Instants

Te voici parvenue à la fin de trois semaines de rayons, trois semaines à t’allonger sous la machine à quatre bras, trois semaines à t’absenter du bruit assourdissant en plongeant, le temps de l’apnée, dans un bassin de 50 mètres et en nageant jusqu’à l’autre bord. Jusqu’à l’autre rive. Un espace pour toi, chaque jour pendant trois semaines. Tu évolues, calme et déterminée sur ta ligne d’eau sous-marine. Tu ne sais plus pourquoi mais un jour, tu lèves la tête. Y avait-il une ombre au fond du bassin qui signalait une présence là-haut ? L’avais-tu invoquée ou s’était-elle invitée ? Toujours est-il qu’elle est là, celle que tu as si profondément chérie et qui n’est plus. Elle est là et son corps est celui d’avant la maladie, désirable et désiré. Tu t’approches, elle ne peut déceler ta présence, elle ne sait toujours pas nager la brasse coulée. Tu l’accompagnes, elle au-dessus, toi en dessous et toutes les deux vous avancez au même rythme. Un espace pour vous. Tes mains caressent ses courbes sans jamais la toucher, tu ne veux pas prendre le risque de la voir repartir. Tu lui racontes que, dans la salle d’attente, chaque jour, pendant que les autres scrollent frénétiquement, tu lis Marcher dans tes pas de Léonor de Récondo. Que tu as pensé à elle. Qu’elle aurait aimé. Que les enfants d’exilés peuvent désormais demander la nationalité espagnole.
– Respirez, respirez bien, Madame !
Tu remontes à la surface et la manipulatrice aux lunettes orange se marre. Tu as fait durer l’apnée un peu plus que prévu.
Tu remontes à la surface et quelque chose de doux s’est enfin réouvert en toi. Tu sais qu’elle est là quelque part, que tu vas avancer avec sa présence sans jamais bâcler de vivre.

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